Faux self et perfectionnisme : quand la performance remplace l’élan vital
« Et vous, vous voudriez quoi ? »
Elle a froncé les sourcils. Le regard s’est figé.
Silence.
Long silence.
J’ai vu ses yeux se brouiller de larmes. Mais elle s’est retenue.
Évidemment qu’elle s’est retenue.
Parce que pleurer, ce n’est « pas bien « . Ce n’est pas maîtrisé.
J’ai dit doucement : « Je sens cette émotion chez vous. C’est quoi ? »
Elle a pris le temps de respirer profondément, plusieurs fois.
« De la tristesse, je crois. »
Puis, elle a ajouté :
« Parce que je ne sais pas comment faire autrement. »
Cette phrase, je l’ai déjà entendue des dizaines de fois dans mon cabinet.
De la part de femmes brillantes, compétentes, sérieuses. De femmes qui font tout « comme il faut ».
Pourtant à un moment, ces femmes ne savent plus ce qu’elles veulent.
Parce qu’elles ont passé tellement d’années à être ce qu’il fallait qu’elles ont oublié qui elles étaient vraiment.
Elles étaient LA personne fiable. Celle sur qui on peut compter, celle qui ne déçoit jamais, celle qui anticipe, qui ajuste, qui performe.
Et un jour, il suffit de cette question simple en apparence :
« Mais vous, qu’est-ce que vous voulez ? »
Et il y ce blanc, ce silence, ce vertige intérieur.
Vous savez ce qu’il FAUT faire.
Vous savez ce qu’on ATTEND de vous.
Vous savez comment être à la hauteur.
Mais ce que VOUS vous voulez, vous ?
Aucune idée.
Cette question-là a disparu depuis longtemps.
Winnicott appelait ça le « faux self » : cette partie de nous qui se construit pour s’adapter à l’environnement.
Chez certaines personnes, ce faux self devient extraordinairement performant.
Il anticipe, il contrôle. Il réussit.
Parce qu’il a appris très tôt quelque chose de fondamental :
« Je dois être parfaite pour être aimée. »
Et cette croyance-là ne négocie pas.
Relâcher devient dangereux.
Décevoir devient impensable.
Faire « juste assez bien » devient inconcevable.
Alors on continue. On performe. On contrôle.
Et petit à petit, sans même s’en rendre compte, on perd le fil de qui on est vraiment.
On devient ce que les autres attendent. On devient ce qu’il faut être.
Mais on ne sait plus ce qu’on VEUT être.
Le perfectionnisme n’est pas juste une qualité qu’on valorise un peu trop.
C’est une prison que l‘on construit soi-même. Exigence après exigence.
Une prison dorée, parfois admirée de l’extérieur.
Mais une prison quand même.
Alors comment en sortir ?
Pas en « lâchant prise » du jour au lendemain. Ce serait trop simple. Et trop angoissant.
Pas en se disant « sois moins exigeante ». Ça ne marche jamais. Ça rajoute juste une exigence de plus : celle de ne plus être exigeante.
Non.
On en sort en commençant par reconnaître que cette partie perfectionniste existe.
Qu’elle a fait de son mieux pour vous protéger.
Qu’elle a essayé de vous rendre aimable en vous rendant irréprochable.
Et qu’elle a payé un prix énorme pour ça : la perte du contact avec vos propres désirs.
Ensuite, on apprend à distinguer.
Distinguer entre « je DOIS faire ça » et « je VEUX faire ça ».
Entre « c’est ce qu’on attend de moi » et « c’est ce qui a du sens pour moi ».
Entre « je fais ça pour être acceptée » et « je fais ça parce que cela me nourrit ».
Au début, cette distinction est floue. Presque impossible à faire.
Parce qu’on a passé tellement d’années à confondre les deux que la frontière a disparu.
Mais peu à peu, avec de l’attention et de la bienveillance envers soi-même, quelque chose émerge.
Et c’est là qu’un basculement devient possible.
On commence à expérimenter.
Pas tout changer. Pas tout lâcher.
Juste créer de petits espaces.
Dire non à une demande.
Rendre quelque chose de « suffisamment bien » au lieu de parfait.
Laisser une conversation se terminer sans avoir tout résolu.
Et observer ce qui se passe.
Souvent, il ne se passe … rien.
Les autres ne vous rejettent pas.
Le monde ne s’effondre pas.
Vous restez aimable, même imparfaite.
Et cette expérience-là vient fissurer la croyance : « Je dois être parfaite pour être aimée. »
Non.
Je peux être imparfaite ET aimée.
Je peux être imparfaite ET compétente.
Je peux être imparfaite ET digne de respect.
Cette cliente, assise en face de moi, les yeux brouillés de larmes, qui murmurait « Je ne sais pas comment faire autrement » ?
Aujourd’hui, elle commence à savoir.
Pas parce qu’elle a « guéri » de son perfectionnisme.
On ne guérit pas d’une protection construite pendant des années.
Mais parce qu’elle apprend à reconnaître quand c’est elle qui parle,
et quand c’est cette partie d’elle qui cherche à la protéger en la poussant à être parfaite.
Et dans cet espace, il y a de la liberté.
Pas une liberté totale, pas une transformation spectaculaire.
Juste assez de liberté pour commencer à se poser la question autrement :
« Et moi, qu’est-ce que je veux ? »
Et cette fois, avoir une petite réponse, même floue, même incertaine.
Et cette réponse-ci, elle vient de soi.
Peut-être qu’en me lisant, quelque chose résonne.
Peut-être que vous aussi, vous savez parfaitement ce qu’il faut faire …
Mais que vous ne savez plus ce que vous voulez vraiment.
Peut-être que vous sentez cette fatigue de devoir être toujours à la hauteur, ce décalage intérieur.
Ce moment où, malgré tout ce que vous réussissez, quelque chose en vous s’éteint.
Ce moment-là est précieux.
Parce qu’il marque souvent le début d’un retour à soi.
Un retour qui ne passe pas par plus d’efforts,
mais par une autre façon de vous écouter, de vous comprendre, de vous rencontrer.
Dans mon cabinet, j’accompagne ces femmes qui ont appris à être parfaites
et qui aujourd’hui, cherchent à se retrouver.
Si vous vous reconnaissez dans ces lignes,
alors peut-être que c’est le bon moment pour ne plus rester seule avec cela.
Prenez RDV.